Je pense que vous êtes au courant du fait1 que je n’adorais pas ma concierge. À cause de son aide inexistante, lors de l’incident des toilettes bouchées. Cette année elle a pris sa retraite2, et a été remplacée par un couple de portugais : M. et Mme. Pereira. C’est un couple adorable. Ils nous saluent à chaque fois qu’ils nous voient. Et ce sont des bosseurs3. Mme Pereira a toujours quelque chose dans les mains : un balai, un aspirateur, un torchon4 pour les vitres ou un flacon de produit ménage. Les produits ménage, elle adore ! l’eau de javel5 une fois par année, pour la désinfection, et le nettoyant parfum fraise pour le quotidien. Quand Mme Pereira est passée, ça se voit ! Et surtout, ça se sent !
Et puis l’extérieur des bâtiments est aussi propre que l’intérieur.
Vous vous souvenez de l’orage qu’on a eu cet été où il y avait beaucoup de vent ? Le lendemain, sur le chemin goudronné6 qui mène au garage, nous avons croisé les Pereira, lui avec le souffleur de feuilles, elle avec la balayette et la ramassoire7 en train de remplir la brouette de feuilles.
La Suisse est connue pour sa propreté. Même les jardins doivent être propres. Les feuilles mortes sont balayées des pelouses8 parfaitement tondues.
Vous n’allez pas me croire, mais mon ancienne concierge, celle qui avait l’air fâchée et répondait toujours « Ce n’est pas mon problème », elle me manque9.
Depuis cet été je vois des troncs nus apparaître ici et là. Ça a commencé devant l’entrée de l’immeuble des Pereira. Un jour un buisson10 et le lendemain deux troncs complètements nus, sans branches ni feuilles. On dirait du bois de chauffage11. Plus tard, j’ai remarqué que l’ancienne lavande, qui est arrivée avant moi, avait disparue. Coupé à ras du sol ! Je n’ai jamais vu les autres jardiniers faire comme ça !
Je ne suis pas une experte en jardinage, mais je sais que, parfois, si on taille trop, ça ne repousse12 pas.
Ce matin j’ai vu Mme Pereira passer devant ma fenêtre avec sa brouette. Quinze minutes après elle est passé dans l’autre sens chargée de branches vertes. On aurait dit un buisson qui marchait tout seul. Et puis, elle a fait un autre voyage, et un deuxième buisson a suivi le même chemin que le premier. Ça me paraissait trop de branches pour la taille normale d’un buisson. Alors, j’ai ouvert la fenêtre et je me suis penché pour mieux voir. Je n’en croyais pas mes yeux13. Hier, mon voisin avait trois buissons et là il n’en restait plus qu’un buisson et un tronc tout nu. Accroupie14, Mme Pereira était en train de couper le tronc à ras du sol avec une énorme cisaille15.
Je ne pouvais plus me taire16 devant ce massacre végétal. Alors depuis ma fenêtre, après l’avoir saluée, je lui pose la question :
- Pourquoi vous coupez comme ça, à ras ?
- En fait, il faut que je coupe tout sauf les ails.
- Je ne comprends pas. C’est quoi « les ails » ?
- Les ails, c’est la plante que j’ai chez moi, tout autour de ma terrasse. Comme celui-là là-bas au fond. (Elle pointe du doigt un buisson à grosses feuilles vertes)
Mme Pereira parle bien le français, mais elle fait quelques fautes et manque17 de vocabulaire.
- Mais cet arbuste n’est pas un ail, ça s’appelle un « laurier quelque chose » (Je ne me rappelais pas que ça s’appelle un laurier cerise.)
- La régie m’a dit que je dois laisser seulement les ails et couper tout le reste, on ne peut pas avoir des fleurs, seulement des ails autour des terrasses.
« Laisser les ails » ça n’a pas de sens. Autour des terrasses nous avons des « haies » pour avoir un peu d’intimité. Je pense que la régie lui a écrit : laissez les haies.
- Mais peut-être vous confondez avec une « haie » H-A-I-E. Une haie est un mur de plantes.
- Non, la régie ne veut pas que les locataires ferment les terrasses avec des murs. Il faut garder seulement les ails. Ici il n’y a pas d’ails alors je dois tout couper.
Mon voisin avait perdu au loto botanique, il n’avait aucun buisson « ail ». Je ne reconnais plus la gentille Mme Pereira. Sa grosse cisaille à la main, elle est devenue une « Terminator »18 botanique sans aucune pitié.
-Mais je pense que vous vous trompez. Il faut laisser les « haies » pas les ails. Il ne faut pas tout couper.
Et elle a fini par se vexer19.
- Je sais très bien ce que j’ai à faire. De toute façon, ne vous inquiétez pas, je ne vais pas toucher votre jardin.
Là, elle avait trouvé le bon argument : ça ne me concernait pas.
Ainsi, frustrée et triste, j’ai laissé « Terminator » continuer sa destruction et une larme à l’œil j’ai vu un troisième buisson marcher devant ma fenêtre.
Vous êtes au courant du fait : vous savez que.
Elle a pris sa retraite : elle a arrêté de travailler après ses 65 ans.
Bosseurs : (familier) des gens qui travaillent beaucoup. Bosser= travailler.
Torchon : petit morceau de tissu pour nettoyer.
Eau de javel : produit désinfectant à base de chlore qui sent très fort et fait des taches blanches sur les vêtements.
Goudronné : comme une route, recouverte de goudron noir.
Balayette et ramassoire : choses que l’on utilise pour ramasser les saletés du sol après avoir fait un tas avec le balai, ou le souffleur.
Pelouse : partie du jardin qui a du gazon, de l’herbe.
Elle me manque : j’aimerais qu’elle ne soit pas partie. J’aimerais la voir.
Buisson : grande plante ou petit arbre avec beaucoup de branches au sol.
Bois de chauffage : bois pour la cheminée
Repousser : pousser à nouveau. Grandir.
Je n’en crois pas mes yeux : expression : c’est incroyable !
Accroupie : avec les jambes pliées pour travailler au sol.
Cisaille : gros ciseau de jardin pour couper des branches.
Se taire : ne rien dire.
Manque de vocabulaire : n’a pas beaucoup de vocabulaire.
Terminator : film très connu où un robot sans pitié tue les personnes.
Se vexer : se fâcher


